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Pourquoi le Mexique à Barcelonnette ?

L'aventure mexicaine des enfants de l'Ubaye.

L'Ubaye et le Mexique

Pour cet article rendons avant tout hommage à la Vallée de l'Ubaye et notamment l'épisode le plus commenté, exploité, illustré et réputé de son histoire.

Les pionniers de Jausiers

Paquebot « La Navarre » quittant Saint-Nazaire à destination de Veracruz
Paquebot « La Navarre » quittant Saint-Nazaire à destination de Veracruz [coll. JFD]

« Once Upon a Time », les trois frères Arnaud, propriétaires d'une soierie à Jausiers, furent les premiers pionniers à tenter l'aventure au Mexique, après avoir vécu une première expérience en Louisiane fournissant du textile à l'US Army. C'est après leur première installation d'un magasin de tissu à Mexico que la réussite des Arnaud déclenche la première vague d'émigration de la vallée de l'Ubaye au Mexique.

L'épopée des Barcelonnettes vers le Nouveau Monde comprend différents actes. De 1821 à 1860 l'installation. De 1861 à 1876 l'expansion. De 1876 à 1914 l'âge d'or. Puis le déclin à partir de 1911 par la chute du Président Porfirio Diaz, celui-là même qui sous son règne favorisa les investissements étrangers au Mexique — on le disait francophile et anti-américain.

S'ensuit une période d'anarchie, de désorganisations internes, grèves, attentats sur des voies de transport et des lieux de production. De nombreuses Barcelonnettes perdent leur activité, leur outil de production et retournent en France bredouille. À souligner que beaucoup reviennent lors de la Grande Guerre et, pour les plus richissimes d'entre eux, avec leurs « péones »... une plaque existe à Barcelonnette leur rendant hommage.

La Révolution mexicaine (1913–1920), portée entre autres par Emiliano Zapata et Pancho Villa, la Première Guerre mondiale et la crise économique de 1907 sonnèrent le glas de cette expansion économique et humaine. Sur plus d'un siècle, environ trois mille Ubayens partirent de la vallée pour atteindre le Mexique. On comptait au XIXe siècle 18 000 habitants pour 7 000 de nos jours. On estime entre 30 000 et 60 000 le nombre des descendants « Barcelonnette » vivant au Mexique.

L'Ubaye mais pas que...

Pose photo pour les ouvrières de cette filature mexicaine
Pose photo pour les ouvrières de cette filature mexicaine

Il est intéressant de rappeler que d'autres vallées, telles que le Queyras autour d'Aiguilles dans les Hautes-Alpes, adoptèrent aussi ce modèle d'émigration économique en Californie, au Brésil, en Argentine. Des paysans du Champsaur deviendront bergers dans l'Ouest américain. Bien que les « Barcelonnettes » soient les premiers pionniers au Mexique en 1850, d'autres habitants du pays de Seyne, Seyne-les-Alpes, Digne-les-Bains, Forcalquier, des Mées et surtout énormément de Basques suivirent. Ces derniers deviennent majoritaires comme ressortissants au Mexique par rapport aux Valéians (Ubayens). Sur place, l'association, l'interaction, la solidarité de ces différentes populations originaires des Alpes aux Pyrénées portèrent toutes comme nom générique « les Barcelonnettes ».

La raison de cette réussite, de cette initiative des Ubayens pour cette aventure outre-Atlantique, provient de leur long passé de colporteurs. La réussite de cette expansion économique s'explique également par le niveau d'alphabétisation exceptionnel que comptait la Vallée de l'Ubaye. Certaines vallées voisines des Alpes-de-Haute-Provence atteignaient difficilement les 40 %. Cet écart s'explique en partie par l'implantation d'une école normale à Barcelonnette, dictée par un décret demandant que chaque préfecture en possède. Elle sera déplacée plus tard à Digne-les-Bains.

Filature Rio Blanco proche d'Orizaba dans l'état de Veracruz au Mexique
Filature Rio Blanco proche d'Orizaba dans l'état de Veracruz au Mexique — 6 000 ouvriers travaillent treize heures par jour pour un demi à deux pesos

C'est aussi une habitude que, durant la saison morte (Toussaint à Pâques), dans les villages de Méolans-Revel, Le-Lauzet-sur-Ubaye, Condamines-Chatelard, Saint-Paul-sur-Ubaye, Saint-Pons, Bayasse..., des chefs de famille se regroupaient pour employer un instituteur qu'ils choisissaient à la foire de fin septembre, Place Manuel, où chacun se distinguait d'une plume d'oie à leur chapeau pour l'écriture, de deux pour les calculs et de trois pour les plus savants possédant des notions de latin. En échange de l'instruction apportée aux enfants des villages, chaque famille à tour de rôle fournissait le gîte et le couvert. En fin de saison, l'enseignant avait un beau Louis d'or avant de repartir.

Intérieur de « Las Fabricas de Francia » à Puebla, le rayon des chapeaux
Intérieur de « Las Fabricas de Francia » à Puebla, le rayon des chapeaux [coll. PMC]

Signes du Mexique visibles à Barcelonnette

Le château des Magnans, construit entre 1903 et 1914 par Louis Fortoul à son retour à Jausiers
Le château des Magnans, construit entre 1903 et 1914 par Louis Fortoul à son retour à Jausiers

Les signes visibles de cette épopée mexicaine se manifestent aujourd'hui à Barcelonnette par toutes ces édifications construites entre 1890 et 1914 — de grandes demeures bourgeoises encore présentes aujourd'hui. On en dénombre autour de 50 sur Barcelonnette et pas loin de 30 sur Jausiers, quelques-unes également sur Seyne-les-Alpes. On parle de « maisons mexicaines » : mis à part un mode de décoration pour certaines colorées et pittoresques, elles sont tout simplement d'architecture propre aux maisons bourgeoises de l'époque, ou de « villas châteaux » style Art déco, Art nouveau, rococo comme le château des Magnans à Jausiers.

Des échanges culturels subsistent de nos jours avec les fêtes mexicaines organisées dans la vallée de l'Ubaye en août. Des rencontres sont organisées pour conserver les relations entre cousins d'Amérique et cousins Ubayens. L'existence d'un consulat du Mexique avec 7 consuls honoraires dans la villa Anita de Barcelonnette. Également des séjours d'immersion et d'échanges pour les étudiants mexicains et français.

C'est aussi une diversité de boutiques d'articles mexicains existant dans la vallée de l'Ubaye, des spécialités culinaires proposées dans des restaurants de Barcelonnette dont le plus populaire l'Adelita rue Émile Donnadieu. Cette épopée mexicaine, durant quasiment un siècle et demi, reste tout de même un développement économique exceptionnel d'une population rurale à l'autre bout du monde. Ils ont permis forcément le fondement d'un commerce et d'une industrie moderne au Mexique. La réussite de ce projet est portée par cette solidarité des « Valéians » autour de ce système socio-économique (société de bienfaisance et prévoyance dès 1848) qui favorise leur installation à des milliers de kilomètres de leur vallée d'origine.

L'épopée des Ubayens a une fin

Bien entendu, le côté sombre et tragique existe pour nombre d'Ubayens qui s'embarquèrent dans cette aventure. Des promesses, des espoirs perdus de familles espérant la réussite de ceux qu'ils ont vu quitter la vallée pour tenter l'aventure. Sur place tout n'était pas si simple. Les plus chanceux au départ, ayant réussi à développer un commerce ou une unité de production, ont subi par la suite des pertes considérables ou définitives lors de la Révolution mexicaine — révolution qui, pour certains, relèverait d'une mobilisation et revendication ouvrière dans un contexte industriellement tendu, crise économique de 1907.

On estime qu'entre 1880 et 1910, un million de francs par an était rapporté par les Ubayens de retour dans la vallée. Ces fonds étaient réinvestis en très grande majorité dans la construction de leur propre demeure dans la vallée (10 %), mais aussi dans des investissements sur la Côte d'Azur ou dans certains quartiers parisiens. Quelques investissements participaient à la vie collective locale de l'Ubaye : l'hôpital à Barcelonnette, la résidence Hacienda centre d'hébergement pour personnes handicapées, un musée au parc de la Sapinière...

Mis à part certaines exceptions, l'audace et la réussite économique engagées outre-Atlantique n'étaient pas sans commune mesure comparables aux investissements dans la vallée. Cela s'explique aussi par le fait que le contexte n'était plus favorable à réinvestir sur des projets locaux. Désormais la réussite économique produite au Mexique suffisait à profiter pleinement de la vallée comme lieu de loisirs, de retraite et de villégiature. Et surtout, une très grande majorité des « Barcelonnettes » — appelés aussi « Los Franchutes » — s'étaient tout simplement intégrés à leur nouvelle patrie. Ils étaient devenus plus mexicains qu'Ubayens.

Ce manque de « retour » à l'investissement en Ubaye peut-il être reprochable ? D'un côté, pas sûr, lorsque nous constatons la séduction que manifestent tous ceux qui découvrent la vallée aujourd'hui pour la première fois. D'autres vallées alpines (Tarentaise, Maurienne...) adoptant un modèle économique industriel ont forcément sacrifié l'aspect naturel des lieux. L'Ubaye reste préservée de grandes structures routières et ferroviaires qui auraient eu un impact certain sur l'environnement. La rivière Ubaye aurait, comme d'autres rivières alpines, subi des endiguements, des contournements, des viaducs, tunnels... Le cours d'eau aurait été probablement dompté pour contenir des risques pouvant toucher des structures industrielles — captée pour développer une énergie alimentant de quelconques postes industriels. L'aspect sauvage de la rivière Ubaye, son débit naturel qu'on pratique aujourd'hui, aurait une identité toute différente de celle qu'elle est aujourd'hui.

Quid d'Oueds & Rios et le Mexique

Tout simplement une anecdote en novembre et décembre 1993. Nous étions deux de l'équipe à écumer les rios au sud-est du Mexique. Notre objectif : le développement d'un circuit touristique autour des descentes de rivière en rafting. Nous en avions reconnu quelques-uns dans la région du Chiapas, comme le Rio Jatate, le Rio Shumulja, ou le Rio Agua Azul avec un potentiel magnifique de randonnées aquatiques et de canyoning.

Rio Agua Azul — Région du Chiapas — Mexique
Rio Agua Azul — Région du Chiapas — Mexique

Le 31 décembre on s'accorda une petite pause à Palenque pour fêter le Nouvel An. Le 1er janvier 1994 nous quittons Palenque pour découvrir l'emblématique Rio Usumacinta, courant frontalier avec le Guatemala — rivière grandiose coulant au milieu d'une forêt tropicale à faune et flore exceptionnelle, avec canyons et sites archéologiques sur les rives comme Piedras Negras.

À peine sortis de Palenque : barrage militaire, tanks... La guérilla zapatiste démarrait une insurrection violente. La raison de ce soulèvement ? Ce même jour entrait en vigueur l'accord de Libre-Échange Nord-Américain (ALENA). Le charismatique sous-commandant Marcos incarnait la défense de l'autonomie des peuples indigènes — l'une des premières luttes anti-mondialiste et altermondialiste. Sachant que dix jours avant, nous explorions en toute insouciance les rapides du Rio Jatate en pleine Selva Lacandona, au sud-est d'Ocosingo, base retranchée des troupes de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), sans avoir aperçu le moindre signe de cette future grande insurrection...

Pour notre équipe d'aventuriers en herbe, le sort était jeté — c'était plus notre histoire qui se jouait mais celle de ceux qui la subissaient. Nous ne connaîtrons pas le développement touristique de notre projet personnel au Mexique... caramba, encore raté !


Bibliographie / Illustrations / Témoignages

  • Charpenel Émile, L'épopée des Barcelonnettes ou toute la vie d'un valéian parti au Mexique décrite par lui-même, Bulletin de la société scientifique et littéraire des Basses-Alpes (réed.), Digne, 1976.
  • Ubaye en cartes : Jean-François Délénat
  • Charpenel Pierre-Martin et Proal Maurice, L'empire des Barcelonnettes au Mexique, Jean Laffitte éditeur, Marseille, 1986.
  • Les Barcelonnettes au Mexique, Récits et témoignages, troisième édition revue et augmentée, Sabença de la Valeia, Barcelonnette, 1994.
  • Chabrand Émile, Les Barcelonnettes au Mexique, Bibliothèque illustrée des voyages autour du monde par terre et par mer, Plon, 1897.
  • Salvador Hernandez Padilla, El magonismo: historia de una pasión libertaria, 1900–1922, Era, 1984.
  • Xavier Gastinel, Georges Lombard.
  • Lebot Yvon, Sous-Commandant Marcos — Le Rêve Zapatiste, Seuil, 1997.
  • Sous-Commandant Marcos, Depuis Les Montagnes du Sud-Est du Mexique, Le Temps des Cerises, 2002.
  • « Il était une fois la Révolution » — Sergio Leone, 1971.

À lire aussi : Qui sont ces radeliers et mariniers ?

Pourquoi le Mexique à Barcelonnette ?
Rémi FRANÇOIS 5 septembre 2024
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